« Think outside the box », qu’est ce que ça veut dire ?

 

« Think outside the box » est une expression de plus en plus employée dans différents domaines, qui fait référence aux blocages rencontrés lors des situations de créativité et d’innovation. En effet, face à un problème donné pour lequel nous ne disposons d’aucune solution toute faite, il est nécessaire de générer de nouvelles idées. Parfois, par analogie, nous pouvons résoudre ce problème donné avec succès, grâce à une solution que nous utilisons dans d’autres domaines. Parfois, c’est plus compliqué et les solutions qui nous viennent à l’esprit, que nous utilisons habituellement dans des situations proches, ne fonctionnent pas et créent des sortes de blocage. Il devient alors nécessaire de sortir de la « boite », de la fixation créée par les stratégies habituellement utilisables, pour pouvoir se laisser la possibilité de générer des stratégies alternatives – et certainement davantage créatives. Dans la littérature scientifique, ces blocages cognitifs sont appelés « effets de fixations ».

 

Depuis quand connaissons-nous les “effets de fixations”? 

Figurez-vous que les premières études qui mentionnent les effets de fixation dans la littérature de la créativité appartiennent au domaine de la résolution de problème, et non pas au domaine de la créativité tel qu’on pourrait l’entendre aujourd’hui. En effet, elles ont permis de mettre en évidence que les humains ne sont pas à 100% rationnels, et qu’ils peuvent parfois être biaisés dans leur raisonnement (ce qui a valu le prix Nobel d’économie à Daniel Kahneman en 2002 !). Pour comprendre la suite, tentez d’abord de répondre au problème suivant :

 

 

Une batte et une balle coûtent au total 1,10 euros.

La batte coûte 1 euros de plus que la balle.

Combien coûte la balle ?

D’après les études menées par Kahneman (2011), plus de 80% des individus qui tentent de résoudre ce problème répondent au premier abord que la balle coûte 10 centimes. Or (comme montré ci-dessous), C’est une mauvaise réponse. Si la balle coûte 10 centimes, et que la batte coûte 1 euros de plus que la balle, alors la batte coûtera 1,10 euros. Dès lors, la somme des deux objets coûtera 1,20 euros, au lieu de coûter 1,10 euros comme décrit dans l’énoncé. En revanche, si vous posez rapidement une simple équation (que vous êtes largement capables de faire puisque vous avez appris à poser des équations avec une inconnue au collège !) alors vous trouvez la réponse adéquate : la balle vaut 5 centimes.

Réponse éronnée

Balle = 0,10 euros
Batte = 1€ + 0,10 € = 1,10 €
Total = 1,20

Réponse juste

Balle = 0,05 euros
Batte = 1€ + 0,05 € = 1,05 €
Total = 1,10

Pourquoi la plupart d’entre nous commettent cette erreur ? Tout simplement car nous sommes tous pris au piège par les automatismes que nous avons acquis depuis notre enfance ! En effet, lorsque nous transformons un problème posé en écriture mathématique nous avons développé un certain nombre de stratégies qui fonctionnent habituellement, mais qui peuvent conduire à des erreurs dans les cas où les problèmes posés sont des pièges. Ici, l’énoncé propose deux informations importantes sur lesquels nous nous centrons, à savoir “la batte coûte 1 €” et “le total des deux objets coûte 1,10 €”. Dès lors, on pourrait croire qu’il suffit de soustraire le coût de la batte (1€) au coût total (1,10€). Or, ce raccourci stratégique mène à la mauvaise réponse, car nous omettons de prendre en compte une information cruciale: “la batte coûte 1€ de plus que la balle”. Ainsi, le prix de la batte ne nous est pas donné dans l’énoncé, mais il doit être calculé en prenant en compte le prix de la balle ! 

 

Cet exemple (tout comme de nombreux autres décrits par Kahneman) montre que nous pouvons être pris au piège à cause d’automatismes développés dans différents contextes, notamment le contexte scolaire. Alors faut – il arrêter de développer des automatismes ? Bien sûr que non ! Ils nous permettent de raisonner rapidement, de manière spontanée, et parfois même en faisant une autre tâche. Grâce à eux, nous pouvons garder une grande partie de nos ressources cognitives pour des tâches plus difficiles. Cependant, bien que la stratégie automatique soit extrêmement efficace la plupart du temps, elle ne fonctionne pas dans toutes les situations (comme par exemple les situations pièges). Il faut alors être en mesure de détecter qu’elle créé une fixation menant à une réponse erronée afin d’inhiber l’application de cette stratégie (autrement dit de bloquer la stratégie) et permettre l’utilisation d’autres stratégies plus appropriées (Cassotti et al., 2016; Houdé & Borst, 2014).

 

 

Les “effets de fixation” observés dans le domaine du raisonnement ont permis de mettre en évidence les blocages à l’innovation et la créativité !

En effet ! Dès 1945, Duncker s’intéresse aux processus impliqués dans la génération d’idées chez des individus confrontés à des problèmes, pour lesquels il n’est pas possible d’appliquer des solutions habituelles. Sa démarche repose non seulement sur une évaluation quantitative (nombre de personne réussissant ou échouant à la tâche), mais aussi qualitative des solutions proposées (i.e., analyse la nature des réponses et des erreurs produites par les participants). En se basant sur les résultats d’une série d’expériences, il démontre que la fonction usuelle de l’objet pourrait conduire à un effet de fixation fonctionnelle (effet fixation liée à la fonction d’un objet) qui limiterait la capacité des individus à envisager d’autres usages alternatifs (e.g. utiliser les ciseaux pour faire autre chose que de découper). Dès lors, si la bonne stratégie à appliquer lors de la résolution d’un problème sous entend qu’il faille utiliser un objet différemment de la manière dont on l’utilise quotidiennement, alors nous pouvons être pris au piège la fixation fonctionnelle.

 

Afin de mettre en évidence l’influence de la « fixation fonctionnelle » dans la résolution de problème, Duncker a mis en place une expérience au cours de la solution optimale pour résoudre un problème nécessitait de détourner la fonction usuelle d’un des objets fournis aux participants. Prenons par exemple le problème dit « des boites » (aussi appelé « problème de la bougie », devenu emblématique dans le champ de la résolution de problème). Dans ce problème, il est attendu des participants qu’ils soient en mesure de faire tenir sur une porte, à hauteur des yeux, trois petites bougies côte à côte, de manière à ce qu’une fois allumées la cire ne tombe pas par terre. Plusieurs objets sont mis à disposition des participants sur une table afin de leur permettre de résoudre le problème. Parmi ces objets figurent trois petites boites en carton, trois bougies, des allumettes, ainsi que des punaises. La solution optimale consiste à détourner la fonction habituelle des boites (contenir quelque chose, en particulier les punaises présentées durant la tâche) afin de les punaiser contre la porte, et de les utiliser telles des plateformes pour soutenir les bougies. Duncker compare la capacité des participants à atteindre cette solution lorsque l’utilisation habituelle des boites est amorcée (c’est à dire présentée) avant la phase de résolution du problème (les punaises sont dans la boîte – situation B sur le dessin), à une situation contrôle dans laquelle la fonction habituelle des boites n’est pas soulignée (les punaises ne sont pas dans la boite, mais posées à côté de la boite – situation A sur le dessin). Grâce à cette expérience, Duncker met ainsi en avant pour la première fois dans le domaine de la créativité, que les participants résolvent moins bien le problème dès lors que l’utilisation habituelle de l’objet est amorcée, comparé aux performances observées lorsque les boites ne contiennent pas les punaises. En d’autres termes, il démontre qu’il est plus difficile de détourner l’utilisation habituelle d’un objet pour résoudre un problème, lorsque celle–ci a été préalablement activée, et qu’une simple présentation de la fonction habituelle qu’un objet peut « brider » la créativité  

Ainsi, les travaux récemment menés dans le domaine de la psychologie de la créativité  mettent évidence dans de nombreuses situations, que les blocages créatifs sont liés à des effets de fixation créés par des automatismes. A ce propos, le modèle triadique de la créativité (Cassotti et al., 2016; cf article à propos de ce modèle) permet de mieux comprendre quels sont les processus cognitifs impliqués dans la génération d’idées créatives, de ceux qui sont à l’origine des effets de fixation, et de ceux qui permettent de “penser en dehors de la boîte” !